Les lieux mentionnés dans les sources écrites médiévales entre la fin du 4e et la fin du 12e siècle


Elisabeth Zadora-Rio

L'étude de l'habitat et de l'occupation du sol au Moyen Age ne peut faire l'économie d'une analyse des sources écrites qui sont susceptibles d'éclairer sous un jour différent les lieux et les espaces abordés par l'archéologie en apportant des informations irremplaçables sur ce qui ne laisse pas de traces matérielles, ou ce qui a été éradiqué.

Les sources textuelles offrent une image de l'occupation du sol qui est tout aussi partielle et déformée que celle que donnent les données archéologiques, mais les distorsions ont le mérite d'être différentes (carte 1). Une première distorsion est due à la répartition chronologique des sources qui est très inégale : en France, dans la plupart des régions, la documentation est pauvre jusqu'au 11e s. et s'accroît brutalement à partir de cette époque (carte 2). La rareté relative des lieux mentionnés dans les textes du haut Moyen Age a longtemps alimenté l'hypothèse d'un déclin drastique de la démographie à cette époque qui a été remis en cause par l'archéologie. Une seconde distorsion est due à l'hétérogénéité des sources écrites : d'une époque à l'autre, elles varient non seulement quantitativement mais aussi qualitativement. L'augmentation massive de la documentation textuelle qu'on observe à partir du 11e s. résulte de changements majeurs intervenus dans les pratiques de l'écrit, tant dans les modes de rédaction et de production des textes que dans leurs modes de transmission et de conservation (BARTHELEMY 1993 ; GEARY 1996). Parmi les éléments nouvellement mentionnés à cette époque, il est souvent difficile de distinguer ceux qui représentent une innovation réelle de ceux qui apparaissent dans la documentation textuelle grâce à la multiplication et à la diversification des sources écrites. L'accroissement brutal du nombre des églises attribué au Moyen Age central doit certainement beaucoup à l'importance nouvelle des actes de confirmation de biens ecclésiastiques par les papes et les évêques, de même que l'importance réelle des défrichements à cette époque a sans doute été surévaluée en raison de l'apparition de contrats écrits entre des seigneurs laïques et des établissements ecclésiastiques pour la mise en valeur du sol.

Avant 600, à l'exception de quelques mentions de Sulpice Sévère à la fin du 4e s., et de Fortunat, au 6e s., la seule source pour la Touraine est constituée par les récits de Grégoire de Tours : les Dix Livres d'Histoires (connus aussi sous le titre Histoire des Francs) et les vies de saints tourangeaux. La Touraine, qui tient une place privilégiée dans son œuvre, bénéficie grâce à lui d'une documentation sans égale dans tout l'Occident pour le 6e s. (document 1). Entre 600 et 900, la documentation est presque exclusivement constituée de diplômes royaux confirmant les possessions des établissements ecclésiastiques, dont l'écrasante majorité date du seul règne de Charles le Chauve (840-877). Elle éclaire principalement la composition des domaines monastiques. Entre 900 et 1200, les sources sont très diverses et trois fois plus nombreuses : actes de donation, de vente ou d'échange de biens, confirmation de biens ecclésiastiques par les papes, les évêques, et dans une moindre mesure les rois, chroniques (nombreuses surtout à partir du 11e s.).

La répartition géographique des lieux mentionnés dans les sources écrites n'est pas non plus homogène. Entre la fin du 4e s. et la fin du 12e s., la Touraine, en dehors de Tours, est documentée par 1874 informations se rapportant, avec plus ou moins de précision, à un toponyme localisable : il peut s'agir du statut du lieu (villa, vicus, castrum), de la mention d'édifices (église, maison, moulin...) ou encore d'éléments du paysage agraire (champ, vigne, forêt, étang...). Afin d'évaluer la représentativité spatiale de ces informations, le total des mentions de lieux situés sur le territoire de chacune des communes actuelles a été rapporté au centroïde de la commune (carte 2). La cartographie fait ressortir des zones blanches, correspondant à des espaces passés totalement sous silence dans les sources écrites. Leur nombre, important avant 600 et entre 600 et 900, tend à décroître entre 900 et 1200, mais il est intéressant de constater que certaines zones bien documentées anciennement disparaissent totalement des sources écrites entre 900 et 1200. Ce phénomène est lié à l'érosion différentielle de certains fonds d'archives. L'accroissement de la documentation aux 11e-12e s., observable à l'échelle régionale, ne se vérifie pas toujours à l'échelle de la commune. Les hiatus de la documentation textuelle ne sont pas seulement chronologiques, mais aussi géographiques.

La confrontation des informations textuelles et des données archéologiques doit tenir compte de la différence d'échelle qui existe entre ces deux types de sources. C'est uniquement à travers le toponyme que les lieux mentionnés dans les sources écrites peuvent être localisés - or un toponyme, réduit sur une carte à un point doté d'attributs, peut englober des lieux discontinus, perçus comme des sites distincts par l'archéologie. La permanence des toponymes, dans les sources écrites, ne doit pas être confondue avec la permanence de l'habitat sur un même emplacement, car elle peut masquer des déplacements et des transformations majeures qui ne peuvent être perçues qu'à grande échelle, par l'archéologie.

Voir aussi :
- Les opérations cantonales de prospection-inventaire du Service régional de l'archéologie du Centre
- L'inventaire archéologique et la base de données PATRIARCHE du Ministère de la Culture

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